L’histoire d’un portrait
« -Qu’espérez-vous en venant ici, madame ?
-Comment cela ?
-J’ai bien compris que vous étiez douée et que vous étiez une personne exceptionnelle… Alors ma question est simple… Qu’espérez-vous de moi qui ne suis douée que pour créer le trouble et la rumeur sur mon passage ? »
Mars 1538, un enfant est embarqué dans une cage sur un navire qui quitte les îles Canaries. L’enfant s’appelle Pierre Gonzalvès et a la particularité d’avoir le visage intégralement recouvert de poils, aujourd’hui maladie rare, autrefois curiosité. Quelques années plus tard, en 1594, Tognina, l’une de ses filles, doit servir de modèle à Lavinia Fontana, une artiste peintre qui a été élève de Michel-Ange. Pourquoi veut-elle peindre le visage d’une personne seulement douée pour semer le trouble et la rumeur sur son passage ? L’artiste tente de trouver les mots pour se justifier auprès de son modèle. Elle n’est pas laide. Lavinia essaye juste de saisir la réalité. Elle promet à la jeune fille d’extraire ce qu’il y a de plus beau sur son visage. Ça prendra du temps, mais Tognina finira par accepter.

La relation entre les deux femmes aura des hauts et des bas. L’une comme l’autre, elles vont apprendre à se connaître, dans l’acceptation de soi. Atteinte d’hypertrichose, comme son père et d’autres membres de sa fratrie, Tognina a du mal à ne pas se voir en bête de foire aux yeux des autres. Lavinia va lui prouver le contraire.
Après le remarquable Les yeux doux, Corbeyran et Michel Colline proposent un deuxième one shot à mille lieux du précédent. Ils passent d’une uchronie futuriste à un témoignage du passé, d’une politique-fiction à une réflexion sur l’art et la beauté. La mise en scène est théâtrale. Même si l’on croise quelques figurants, la pièce pourrait se jouer sur scène avec seulement deux personnages. Corbeyran sert le livret sur un plateau, mettant en avant ses talents de dialoguistes, car ce sont eux qui font le sel de la rencontre.

Il fallait la délicatesse du trait d’un Michel Colline pour relever le défi de la transposition en dessins de ce face-à-face féminin. Et l’on finit par transposer la question à propos de l’objet qu’est un album de bande dessinée. Qu’est-ce qui est plus beau ? Une planche aux dessins minutieux et fouillés ou une autre sans décor où l’important est ce qu’il se dit, ce qu’il s’échange ? La réponse est ici.
Une question se pose sur la couverture. On ne peut pas dire qu’elle soit facile d’accès, mais elle invite à découvrir un livre qui se mérite. Lui permettra-t-elle de trouver son public ? C’est en tous cas celle que l’on comprend qu’il fallait faire quand on lit l’album. Les yeux du modèle transpercent son visage. Ils appellent le lecteur à entrer dans son histoire.

Si vous voulez voir le tableau original de Lavinia Fontana, il se trouve au musée des Beaux-Arts dans le château de Blois. Tognina est basée sur des faits réels. Par son biais, Corbeyran et Colline donnent une leçon d’amitié, de tolérance, d’acceptation et d’art.
Titre : Tognina
Genre : Biopic
Scénario : Corbeyran
Dessins & Couleurs : Michel Colline
Éditeur : Glénat
Collection : 1000 feuilles
ISBN : 9782344067116
Nombre de pages : 144
Prix : 20 €



