Glanage théâtral
« -Dans le temps, on faisait du théâtre dans cette salle. Des Mouaisiens jouaient et ceux qui ne jouaient pas venaient voir les autres.
-Et alors ?
-Et alors, mais c’est génial ! T’imagines l’ambiance !! Moi, je veux relancer l’idée, redonner un peu de vie à ce putain de village ! François… T’as pas l’impression de te faire chier dans la vie, toi ? Moi, je me fais vraiment chier. »
La ville de Mouais est une toute petite commune du centre de la France. Seuls ses habitants la connaissent. Pourtant, c’est elle, la ville, qui va les raconter, ses habitants. Les jeunes sont partis travailler ailleurs. Les vieux sont morts. Ceux qui restent, ce sont ceux qui ont oublié de partir. Parmi eux, il y a François Sauvage, célibataire d’âge moyen mais de grande taille. Il retrouve ses amis au bar du village comme Michel, qui se remémore avec nostalgie du temps où ils faisaient du théâtre dans une salle attenante. Michel se fait chier (sic). Il veut relancer cette activité, redonner un peu de vie à ce putain de village (sic). Il fait jurer à son ami François de l’aider à le faire. François jure. Michel meurt, bêtement ; il est tombé dans l’escalier. François n’a pas d’autre choix que de tenir sa promesse.

Quand Fanny, une jeune femme, débarque dans la ville pour six semaines d’atelier théâtre, François commence par lui dire qu’elle peut rentrer chez elle, vues les circonstances, avant de se raviser, l’esprit de Michel lui ayant rappelé son engagement. Fanny et François vont donc s’atteler à recueillir la parole des habitants dans l’ehpad, au bistro ou chez eux. La vie de chacun va devenir une bribe de la pièce qu’ils vont créer ensemble. Les souvenirs sont des histoires. Un mari résistant, un mariage enfermant, un enfant non reconnu,… Avec ce projet, les habitants prennent conscience que l’écriture de soi les fait voir leur vie autrement, comme si l’idée de se montrer aux autres les amenait à se regarder enfin vraiment.

Le théâtre de rue a changé la vie de Vincent Zabus. Ancien prof de français en lycée, il a démissionné pour haranguer les foules dans des festivals de théâtre. Ça fait maintenant 25 ans qu’il fait du théâtre de rue, pratiquant notamment le glanage théâtral, comme le font Fanny et François, en bousculant des vies en les plaçant sous les feux de la rampe. En postface, le comédien scénariste raconte quelques anecdotes en concluant poétiquement : « Le théâtre de rue porte notre regard sur des fleurs de pavé si familières qu’on en avait oublié la beauté. ». Qui mieux que Nicoby pouvait dessiner une histoire de théâtre ? Même si, au théâtre, le décor fait partie du jeu, ce sont les comédiens qui doivent être mis en évidence. Nicoby n’est pas un décoriste. C’est un dessinateur d’émotions. Les yeux simples, noirs et petits de ses personnages font tellement passer. C’est tout autant incroyable qu’étonnant. Accompagnées par Pierre Jeanneau, Laurence et Salomé Ory poursuivent la voie de la colorisation qu’empruntait le regretté Pascal Ory, coloriste fidèle de Nicoby.

Décidément, après les Mémoires d’un garçon agité, Vincent Zabus scénarise un nouvel album d’une sensibilité qui n’appartient qu’à lui. Dans le genre, il est le meilleur. Soutenue par le dessin de Nicoby, avec La fragilité des hommes, le théâtre est porté au pinacle par la bande dessinée, et vice versa.
Titre : La fragilité des hommes
Genre : Emotion
Scénario : Vincent Zabus
Dessins : Nicoby
Couleurs : Pierre Jeanneau, Laurence & Salomé Ory
Éditeur : Dargaud
ISBN : 9782205212815
Nombre de pages : 128
Prix : 23,50 €



