Balade pour un poète
« -Crénom ! Regarde un peu qui va là…
-Mais c’est ce petit mufle de Rimbaud ! Je me demande ce qu’il trafique encore, cet animal-là ! »
Mai 1900, sans un mot, comme une ombre, Vitalie Rimbaud se rend au cimetière de Charleville. C’est aujourd’hui l’exhumation du cercueil de son fils Arthur pour le placer dans un caveau rénové. Paterne Berrichon, mari d’Isabelle Rimbaud, sœur d’Arthur, est l’un des premiers biographes du poète. Il dresse un portrait de son enfance où, dès quatre ans, il s’émerveille devant les récits de voyage et les images d’Epinal qu’il veut échanger au libraire contre sa petite sœur. L’innocent voyageur est déjà là. Mais il va falloir d’autres sources pour ne pas se contenter d’une hagiographie. A Bruxelles, en 1935, un homme tente de dresser le portrait du poète en fuite. Il s’appelle Robert Goffin, c’est un avocat, essayiste et historien belge, un poète lui-même, ami des surréalistes.

Retrouvons la trace de Rimbaud. Nous sommes en octobre 1870, en pleine guerre franco-allemande. Rimbaud a seize ans. Il voyage en train vers Charleroi. Un poème en naîtra : « Rêvé pour l’hiver ». A son ami Léon Billuart chez qui il s’arrête pour une étape de voyage, le jeune homme confie avoir l’intention de se faire embaucher comme journaliste et rédacteur dans une feuille libérale. Ses errances campagnardes dans sa virée vers Charleroi sont des moments de liberté et de jouissance de l’existence, de plénitude. Malheureusement, la guerre n’est pas loin et il va falloir faire avec ses barrages. Robert Goffin raconte son périple, jusqu’à ses rêves, fantaisie qu’il invente à partir des poèmes d’Arthur, et jusqu’à sa rencontre avec le patron du journal. Aboutira-t-elle aux désirs de Rimbaud ?

L’histoire scénarisée par Joan de Crane est un court passage de la vie d’Arthur Rimbaud, mais qui synthétise on ne peut mieux la personnalité de celui-ci. Les auteurs ne font pas entrer les lecteurs dans la tête de Rimbaud mais les laissent en position d’observateurs, tout comme Rimbaud observe un monde déjà en déliquescence, il y a 150 ans. On peut ainsi mieux comprendre l’artiste, sans le mettre, comme ne le veut pas Goffin, sur un piédestal. Il n’est pas un héros. Il est un artiste. Il a des failles et des zones d’ombre…le soir.
Le traitement graphique au stylo bille noir du dessinateur malgache Liva Rajaobelina est inédit. Le trait n’est pas hachuré mais quadrillé, donnant à chaque case la sensation d’être une photogravure. La variation de densité du trait donne parfois une impression sfumato de gris. Quelques touches de couleurs dans les passages non contemporains au poète auraient été bienvenus pour mieux scander les transitions. Ça aurait été justifié, d’autant plus que la belle couverture montre que la couleur sied fort bien au trait.

Faut-il être vagabond pour être poète ? En tous cas, il faut savoir prendre le temps. Les ombres du soir laissent de la lumière dans l’esprit du voyageur. Joan de Crane et Liva Rajaobelina le prouvent dans ce court passage de la vie d’Arthur Rimbaud qui permet de prendre du recul dans les lectures que l’on fait de ses poésies, et que l’on va refaire dès la lecture de cet album terminé.
Titre : Les ombres des soirs Une fugue d’Arthur Rimbaud
Genre : Biopic
Scénario : Joan de Crane
Dessins : Liva Rajaobelina
Éditeur : Auto-édition
ISBN : 9791098264207
Nombre de pages : 64
Prix : 24,99 €



