Lutter contre l’IA
« -C’est quoi, cette merde ?
-Maman, c’est l’industrie française. Ça s’appelle l’intelligence. Tu peux lui parler. »
Auteur maudit ne parvenant pas à signer de succès, Pierre Cohen a deux préoccupations auxquelles il tente de survivre dans la vie : sa mère, centenaire dépressive en excellente santé, et l’intelligence artificielle. En fait, pour l’instant, l’intelligence artificielle, il s’en fout un peu. Il sait à peine utiliser un ordinateur et un smartphone, mais le jour où Bella Lugosa, ministre déléguée à l’industrie, va l’appeler, il va se retrouver au cœur du sujet. L’écrivain se serait plutôt attendu à un coup de fil du ministre de la culture, mais non. Quelques jours plus tard, entourée d’experts, l’aguichante femme d’Etat présente à Pierre Cohen un robot dotée d’intelligence artificielle. Elle lui demande de le trimballer dans tous les cercles intellectuels qu’il fréquente pour le cultiver, et prendre ainsi une longueur d’avance dans la technologie par rapport aux américains et aux chinois. Ah, oui ! Il devra aussi l’amener chez sa mère. Cohen accepte la mission.

Pendant que le philosophe et la ministre font l’amour, l’intelligence a bien des déboires avec la centenaire. Les ingénieurs travaillant sur la technologie vont devoir remettre leurs travaux en question. Bella Lugosa exige de Pierre Cohen qu’il retrouve une intelligence artificielle pour la France. Après avoir récupéré son chien chez la femme de sa vie (l’homme semble adepte de l’amour libre), il retrouve ses amis dans un café. Il y a le peintre Seabearstein, professeur aux Beaux-Arts, et le dessinateur Joann Sfar. Plus loin, à une table, le peu recommandable Jacques Merenda, alias Le Niçois, lit le journal devant un verre en fumant un cigare. A l’évocation de l’intelligence artificielle, le débat est lancé. Sfar annonce la couleur : pour l’auteur de BD, c’est de la merde, et il faut la craindre. En tant que prof, Seaberstein vit un enfer. S’immisçant dans la conversation, le politicien véreux de Nice y voit la fin de la démocratie.

Avec Cohen contre l’intelligence ou comment survivre à l’IA ?, Joann Sfar met en garde contre une pandémie technologique qui semble inéluctable. Judéité, famille et téléréalité sont également au rendez-vous. Le nom de la ministre, Bella Lugosa, n’est pas anodin. Il fait écho à Béla Lugosi, acteur célèbre pour avoir incarné le Comte Dracula dans le film de Tod Browning en 1931. La politicienne, lancée dans la course mondiale à l’IA, est comparée à ce suceur de sang qui aspire le contenu de ses victimes. A l’heure où les ordinateurs écrivent ou dessinent à la manière de, à l’heure où Spotify propose plus de contenu composé avec de l’IA que de compositions humaines, Sfar tente d’alerter et de désamorcer une bombe prête à nous exploser à la figure. Ecrivains, musiciens, les artistes doivent à présent le justifier quand ils n’utilisent pas l’IA dans leurs créations. Et on n’en est qu’aux balbutiements. En se mettant en abime dans cet album, Sfar montre son inquiétude, notamment en tant qu’auteur de BD. Nous, consommateurs, sommes le dernier rempart pour la subsistance de l’Art « fait main ». C’est en cela que nous devons être vigilants.

Lutter contre l’intelligence artificielle dans un livre fait à la main est la meilleure démonstration qui pouvait être faite. Philosophe des temps modernes, Sfar met en garde avec son humour et sa verve graphique. Si après ça, vous ne vous en méfiez pas…
Titre : Cohen contre l’intelligence ou comment survire à l’IA ?
Genre : Réflexion philosophique
Scénario & Dessins : Joann Sfar
Couleurs : Isabelle Rabarot
Éditeur : Seuil
ISBN : 9782021560190
Nombre de pages : 184
Prix : 26 €



