Le rendez-vous des artistes
« -C’est bien la première fois qu’il faut refuser du monde… Si vous faites ça tous els soirs, on sera bientôt tous riches, Herr Ball…
-Riches ?! Ha ! ha !
-Pourquoi tu ris ?
-Je crois que nous avons réveillé Zurich à l’heure où elle se couche. »
Novembre 1914. Dans un cabaret de Berlin, Emmy Hennings déclame des poèmes d’Arthur Rimbaud, un français, au grand regret d’un gradé revenant blessé du front, qui préfère quand elle chante. De la France, il n’y a qu’une seule chose d’appréciable, c’est le champagne. Attablés, Hugo Ball, le compagnon de l’artiste, et Richard Huelsenbeck, tous deux s’étant rencontrés lors de leurs études en philosophie, déplorent l’injustice de la guerre. Pour Richard, les dirigeants sont pour eux des bourreaux entassant les hommes dans les tranchées avec des grenades à bouffer. Lui qui a entamé des études de médecine ne risque pas de partir au front. Pour Hugo, c’est moins sûr. Durant l’hiver, à Bucarest, deux étudiants, Samuel Rosenstock, que l’on ne connaît pas encore sous le nom de Tristan Tzara, et Marcel Janco, l’un poète, l’autre artiste, rêvent de vivre de leurs arts à Paris. Mais c’est la guerre là-bas.

Janvier 1916, après quelques expériences pour les uns et pour les autres, Hennings, Ball, Tzara, Janco et d’autres amis comme le peintre Hans Arp, se retrouvent à Zurich. Emmy et Hugo trouvent un lieu où la poésie, la musique et le théâtre pourront s’exprimer. Il s’appellera le Cabaret Voltaire, du nom de ce philosophe des Lumières farouchement opposé à la religion comme institution. Réaction morale à la guerre, ce qui deviendra le mouvement Dada fait d’idéaux culturels et artistiques un programme de variétés à la manière d’un « Candide » du XXème siècle. De février à juin 1916, le lieu devient un rendez-vous d’intellectuels distrayant un public qui se presse. Sur la scène du Cabaret Voltaire, la jeune génération proteste contre l’échec et la banqueroute de la culture européenne qui a conduit à la guerre, dixit Marcel Janco.

En parallèle aux biographies de femmes illustres qu’il scénarise pour Catel, José-Louis Bocquet met à l’honneur l’un des plus grands mouvements intellectuels qui n’aient jamais existés. Sur le fond, on retrouve son savoir-faire auquel on est habitués. Sur la forme, si le graphisme de Kent reste de la même famille que celui de Catel, il ose des aplats de couleurs, semblant parfois aléatoirement plaqués. Mais tout est pensé. Au fur et à mesure que l’Art sort son épingle du jeu, les couleurs se multiplient, tout en restant dans les pastels sombres. Le trop rare dessinateur de bandes dessinées Kent est un artiste multi-facettes qui aurait eu une place de choix sur les planches du Cabaret Voltaire.

En seulement cinq mois, le lieu est devenu le rendez-vous des arts. Cinq mois qui ont permis au mouvement Dada de s’inscrire pour l’éternité dans la grande Histoire de l’Art. Dada est un mot choisi au hasard dans le dictionnaire, un mot polysémique. Il va être la marque de la déclaration de guerre à la guerre, la fronde permanente du grand mouvement international de l’art. Le cabaret Voltaire n’est rien autre qu’une mise en abyme de l’Art dans l’Art.
Titre : Le cabaret Voltaire
Genre : Thriller/Polar
Scénario : José-Louis Bocquet
Dessins & Couleurs : Kent
Éditeur : Delcourt
Collection : Encrages
ISBN : 9782413085355
Nombre de pages : 224
Prix : 26,99 €



