Réhabilitation d’un homme de l’ombre
« Je n’ai jamais rencontré une telle conscience professionnelle et une telle puissance de travail. » (Hergé)
« J’ai toujours dessiné : je ne me souviens ni quand ni comment j’ai pu commencer. Il m’a fallu pourtant d’abord naître, à Anvers, le 20 décembre 1925, l’année du Charleston. » Cette phrase de Bob de Moor en personne ouvre le premier des dix-huit chapitres que lui consacre Gilles Ratier dans une imposante, minutieuse et passionnante biographie comme on en lit rarement. Plus proche collaborateur de Hergé, créateur de Barelli et Cori le moussaillon pour ne citer que les plus célèbres, père de cinq enfants, dont l’un d’eux Johan de Moor est lui-aussi auteur de bandes dessinées, Bob de Moor fait partie des piliers ayant solidifié la ligne claire. Bienvenue au cœur de l’œuvre d’un grand Monsieur.

Habitant dans une ville portuaire, dès trois-quatre ans, Bob de Moor rêve devant les bateaux à voile qu’il se met rapidement à dessiner. Ses parents l’ont toujours encouragé, lui rappelant parfois qu’il y avait aussi des devoirs à faire. Plus tard, vers onze-douze ans, Bob découvre au cinéma des films Michael Curtiz et Victor Fleming qui vont le marquer, le confortant dans sa passion pour la mer. Ses dessins de jeunesse sont déjà d’une qualité exceptionnelle. Plus tard, il fera ses études à l’Académie des beaux-arts d’Anvers. Son premier dessin est publié en 1942. L’année suivante, il travaille dans une société de films pour des dessins animés. Blessé par des bombardements dans les derniers mois de la guerre, après sa convalescence, Bob est embauché dans un hebdomadaire lancé par des collègues animateurs. Il devient dessinateur professionnel de bandes dessinées.

En 1948, Bob de Moor épouse Joanna de Belder. L’institutrice ne se doutait pas qu’en confisquant un album intitulé Le crabe aux pinces d’or à un élève qui le lisait en classe son mari allait tomber dessus, puis s’inspirer du style Hergé. En 1949, Bob entre au Lombard, mais ne travaillera pas tout de suite pour le journal Tintin. Patience, ça viendra. Ami de Vandersteen et Cuvelier, Bob est présenté à Hergé, qui a dix-huit ans de plus que lui mais avec qui le courant passe instantanément. En 1950, il créé le professeur Tric où l’auteur développe sa fantaisie. La même année, le comédien-détective Barelli fait son apparition dans des enquêtes d’une pure ligne claire, sur l’idée de Raymond Leblanc, rédacteur en chef de l’hebdomadaire, d’une histoire se déroulant à Paris. Le récit suivant l’emmènera en Indonésie. Il faudra attendre pour la suite car Hergé embauche Bob de Moor dans ses studios. Avant cela, l’auteur aura également fait ses preuves dans un graphisme réaliste et des histoires médiévales flamandes.

Le 6 mars 1951, Bob devient assistant extérieur de Hergé sur Objectif Lune. Il alternera son travail pour Hergé avec ses propres productions comme Oncle Zigomar et Cori le moussaillon. Aux studios, Bob de Moor travaille avec Jacques Martin, Jo-El Azara ou encore Roger Leloup. Il est plus particulièrement responsable des décors. Il travaille sur des chromos maritimes. Hergé le définit comme merveilleux, généreux, fidèle, talentueux, exigeant et bienveillant. Aux refontes d’anciens albums et à la création de nouveaux, viennent s’ajouter les dessins animés pour lesquels Hergé demande à ce que ce soit Bob de Moor qui les supervise. Au fil des années, l’effervescence du studio se calmera, Hergé espaçant de plus en plus la création des nouvelles aventures de Tintin. Cela permettra à Bob de revenir à ses propres productions. Avec Balthazar, il adopte un style plus relâché. Barelli revient, puis Cori. De Moor accompagne Hergé jusqu’au bout. L’après sera plus douloureux. Dans un premier temps, Fanny accorde à Bob de terminer L’Alph’Art, avant un revirement de situation. L’anversois se remet à ses travaux en se consacrant à L’expédition maudite, une aventure de Cori le moussaillon. Plus tard, il termine la seconde partie de Blake et Mortimer Les Trois formules du professeur Satô, après le décès de Jacobs et moultes hésitations de part et d’autre, album qu’il devra réaliser dans la précipitation. Son dernier album, Dali Capitan, le tome 5 de Cori le moussaillon, terminé par son fils Johan, sort à titre posthume en 1993. Bob de Moor décède l’année d’avant.

A l’exception de tous les ouvrages d’étude dédiés à Hergé, Gilles Ratier signe la plus impressionnante biographie jamais consacrée à un auteur. Il alterne anecdote connues (comme la fausse planche de Tintin signée De Moor et Martin qui mit Hergé hors de lui) et d’autres plus confidentielles (comme son dernier mot d’humour alors que ses enfants le conduisent à la clinique).

Réhabilitation d’un homme de l’ombre ou réhabilitation de l’homme de l’ombre ? Si Hergé a compté de nombreux collaborateurs, celui qui fut le plus fidèle et loyal, celui sans qui Tintin n’aurait peut-être pas été autant Tintin, c’est incontestablement Bob de Moor. Ce livre démontre qu’on ne peut pas le réduire à ce rôle car Bob de Moor a eu sa propre carrière, ses propres héros. Quand on a fini de lire Tintin, on peut recommencer à lire Tintin. On y trouvera toujours quelque chose de nouveau. Quand on a fini de lire Bob de Moor, on peut recommencer à lire Bob de Moor. On y trouvera toujours quelque chose de Tintin.
Titre : Bob de Moor La ligne claire d’Hergé
Genre : Ouvrage d’étude
Auteur : Gilles Ratier
Éditeur : BD Must
ISBN : 9782875359476
Nombre de pages : 320
Prix : 99 €



