Iznogoud, Totoche et compagnie
« Avec son graphisme nerveux et efficace, avec son humour et son sens du gag, Jean Tabary allait très rapidement se placer parmi les meilleurs dessinateurs-auteurs français (je pense qu’il est peut-être le meilleur, mais je ne voudrais pas lui lancer trop de fleurs !) » (Roger Lécureux)
C’est l’histoire d’un raconteur d’histoires. Au départ, il le faisait pour ses frères et sœurs. Plus tard, il s’est mis à en dessiner. Totoche, Corinne et Jeannot, Richard et Charlie, Valentin le vagabond, puis un certain grand vizir avec Goscinny au scénario. Incisif, nerveux et percutant, le trait de Tabary est d’une vivacité rare. Ce qu’il dépeint le mieux, ce sont les brutes, les demeurés, les vilains et les malfaisants, en bref, les crétins. Les personnages de Tabary n’auraient même pas besoin de parler. On les voit et on rit déjà. Pour Gotlib, Tabary est un artiste, un créateur, un conteur et un gagman. Il était une fois, dans Bagdad la somptueuse, un bon, un excellent calife, qui avait un méchant, un ignoble grand vizir… Il était une fois un auteur de bandes dessinées aussi excellent que ce calife : Tabary. Bienvenue dans une bien belle monographie.

Plutôt qu’une biographie linéaire, au fil du temps, Alain Duchêne prend le parti de chapitres thématiques. Les deux premiers sont consacrés à l’enfant et à l’adolescent. Jean Tabary nait à Stockholm en 1930. Son père est violoniste, sa mère s’occupe de leurs neuf enfants. Il a cinq ans lorsque la famille rentre en France. A 14 ans, il décroche le certificat d’études. Il est passionné de dessin, mais il faut apprendre un vrai métier. Ce sera staffeur architecturier ornementiste. Ça l’amènera sur les plateaux de cinéma à la fabrication de décors. Il ne renonce pas au dessin. A 16 ans, les éditions Vaillant refusent ses planches. Il part au service militaire. Ça ne l’enchante pas, mais il dessine encore et toujours. Ensuite, il devient figurant à la Comédie-Française. A 26 ans, Jean retente sa chance chez Vaillant. Cette fois sera la bonne.

Fin août 1956, Tabary présente à Roger Lécureux La pêche au jambon, une histoire des clochards Richard et Charlie. Le scénariste lui dit qu’il arrive à point nommé. Le succès du journal le fait passer de 16 à 32 planches. Jean doit repasser la semaine suivante avec un synopsis et une planche dessinée. En novembre de la même année, Richard et Charlie à la chasse aux voleurs paraît dans le journal Vaillant. Deux ans plus tard, débarquent pour combler un trou Grabadu et Gabalioutchou, les deux z’héros les plus cons de la bande dessinée. Tabary croit faire n’importe quoi et contre toute attente ça marche. C’est absurde, c’est décalé, c’est hilarant. Juste avant, c’est la bande à Totoche qui faisait son apparition, parce qu’il manquait une histoire de gosses dans le journal. Ce sera la plus grande série de Tabary en solitaire. Dans les personnages du groupe, Corinne et Jeannot tirent leur épingle du jeu. La chipie et le souffre-douleur voleront de leurs propres ailes dans une série de gags. En 63, Tabary voit enfin sa série publiée en albums…mais de très mauvaise qualité. L’auteur a beau avoir l’admiration de tous les responsables éditoriaux de Vaillant, qui deviendra Pif Gadget en 1969, il n’a pas la reconnaissance éditoriale qu’il mérite.

En 1962, fruit de la collaboration de Tabary et Goscinny, Iznogoud naît dans les pages du tout nouveau magazine Record, dans la série des Aventures du Calife Haroun El Poussah. Le méchant vizir va très rapidement voler la vedette au pacha. La suite appartient à la grande histoire de la bande dessinée. Chaque histoire est basée sur le même principe. Iznogoud échoue à devenir calife à la place du calife. On connaît la fin de chaque histoire avant qu’elle ne débute, et pourtant ça marche. Pour la sortie en albums aux éditions Dargaud en 1966, Tabary redessina les deux premières histoires. Le succès mettra du temps à se concrétiser, la politique de l’éditeur étant concentrée sur Astérix et Lucky Luke.
En 1962 également, Valentin le vagabond apparaît dans Pilote. Goscinny signe les premières histoires avant de confier les rênes du scénario à Tabary. Les aventures du clochard fleur bleue sont aussi drôles que poétiques. Le dessinateur-scénariste est un bourreau de travail. On le voit aussi dans le chapitre consacré à tous ses travaux intermédiaires, puis plus tard dans les contributions publicitaires.

Fin 1977, Goscinny meurt de façon inattendue. De tous les dessinateurs avec qui il travaillait, Tabary sera certainement celui qui gérera le mieux son héritage, certainement parce qu’il était lui-même scénariste à la base. Tabary quitte Dargaud pour fonder sa propre maison d’éditions. Aux histoires courtes métronomées par Goscinny, Tabary préfère les récits plus longs. Les ventes d’albums explosent. Iznogoud est adapté en dessin animé pour la télévision et en film live pour le cinéma. En 2011, Tabary meurt, mais Iznogoud lui survit, d’abord sous les crayons de son fils Nicolas. Son témoignage, celui de son frère et celui de sa sœur concluent avec émotion la monographie.
Bruno Surgot-Meulien a réalisé un méticuleux travail de fourmi pour rédiger la bibliographie détaillée de l’auteur sur quatre-vingt pages. C’est dire la riche carrière de cet auteur inestimable.

Les éditions Klev réhabilitent un artiste majeur. On n’a plus qu’une envie, se replonger dans ses bandes dessinées, et que l’on puisse retrouver en intégrale les nombreuses histoires restées inédites en album jusqu’ici, comme les aventures de Richard et Charlie. Tout, tout, tout, vous saurez tout sur Tabary dans ce somptueux album richement illustré, et en plus pas cher du tout (25 € pour des heures et des heures de lecture, ça ne vaut pas le coup de s’en priver). Si son personnage le plus célèbre est Iznogoud, Tabary, lui, is very very good.
Titre : Tabary
Genre : Ouvrage d’étude
Auteur : Alain Duchêne
Bibliographie : Bruno Surgot-Meulien
Éditeur : Klev
Collection : Raconteurs d’Histoires
ISBN : 9782959206672
Nombre de pages : 304
Prix : 25 €



