Un baiser arachnéen
« -Ahem… Bon, vous tombez bien, car j’ai deux affaires sur les bras. Vous allez vous les partager, je vous laisse le choix !
-Tout d’abord un certain Méliès, ancien prestidigitateur qui vient de construire une sorte de hangar en verre à Montreuil.
-En verre ? Et pour y faire quoi ?
-Des prises de vues cinématographiques. Des films, quoi ! Et ça fait deux fois que quelqu’un essaie de détruire son atelier : une tentative d’incendie, puis une bombe artisanale qui n’a pas explosé, heureusement ! Deuxième affaire : la nuit dernière, au Museum d’histoire naturelle, un homme est tombé de l’aile du deuxième étage, dans la galerie centrale. »
Toute l’élégance tragique de « Printemps à la Charité » mêle l’horreur historique de l’incendie du Bazar de la Charité, le 4 mai 1897, à une narration imprégnée de théâtralité classique. Tragédie qui provoqua la mort de près de 130 personnes venues assister à une projection cinématographique de Georges Méliès et enquête sur la mort accidentelle, ou pas, d’un homme au Museum d’Histoire naturelle quelques jours plus tard. Y aurait-il un lien entre ces événements ? Surtout que d’autres morts inexpliquées semblent frapper certains survivants du drame de la Charité. A ce sujet, une rumeur circulerait… Certains des survivants se seraient aidés de leurs pieds, de leurs cannes, pour écraser femmes et enfants afin de sortir rapidement du brasier ! Et pourquoi toutes ces araignées sur les lieux ? Serait-ce un indice pour mieux comprendre les événements ?

Apparu dès le premier opus de la série, « Automne en baie de Somme », l’inspecteur Amaury Broyan refait surface pour couler dans le second tome, « Hiver à l’Opéra ». Quoi de plus « normal » dès lors de le retrouver une troisième fois ! Figure centrale de ce récit, il incarne parfaitement l’archétype du héros naturaliste : un homme brisé par la perte de sa fille, hanté par le fantôme de celle-ci, naviguant entre les paradis artificiels de l’opium et la cruauté sociale de la Belle Époque. Son passé tragique en fait le héros qui pourrait élucider cette énigme en espérant une rédemption salvatrice à son propre malheur. L’enquête le conduira dans des lieux aussi variés que les réserves du Muséum d’Histoire Naturelle, les fumeries d’opium et les bas-fonds parisiens. Quant aux autres protagonistes, certains ont aussi clairement une psychologie torturée. Pour n’en citer qu’une, la venimeuse entomologiste Blanche Dambreville avoue d’ailleurs elle-même : « Contrairement à ce qu’affirment les philosophes, la mort n’a rien d’exemplaire… Il faut vivre, et vivre encore, tant qu’on nous en laisse la chance. » Mais que cache-t-elle derrière son envoûtant sourire ? Une veuve blanche ? Une femme au caractère fort, envoûtante, tissant lentement sa toile afin de prendre au piège ses proies !

Dans ce Paris 1897 emblématique, Philippe Pelaez applique à son scénario une structure digne d’une tragédie classique. Un prologue et trois parties, tels trois actes de théâtre introduits chacun par un texte de Rimbaud pour « La nuit de l’enfer », de Baudelaire pour « Le poison » et de Victor Hugo pour « La Veuve Blanche ». Poursuivant sur la même vague que les deux premiers tomes, le scénario intègre dans son fil des personnalités de l’époque. Ici, nous croiserons évidemment le génie Méliès, ou encore le dandy parisien Robert de Montesquiou. Côté graphisme, Alexis Chabert est au sommet de son talent. Son trait et sa palette d’aquarelles nous immergent dans cette ambiance, cette atmosphère pesante de mystère arachnéen, de spiritisme latent. Une sublime et somptueuse plongée dans les lignes sinueuses, les courbes élégantes, les formes organiques de cette époque illumine chaque planche. Et tout cela commence, une fois de plus, par une couverture empreinte d’une douceur mystérieuse aux teintes vertes … comme le serait la nature à sa renaissance, au printemps.

Après les somptueux « Automne en Baie de Somme » et « Hiver à l’Opéra », Philippe Pelaez et Alexis Chabert confirment la singularité de leur tétralogie. Entre vengeance et culpabilité, chaque épisode est un sombre thriller, un one-shot policier, à la fois sensuel, mystique et mystérieux aux traits et teintes Art Nouveau. Il ne reste plus qu’à passer l’été… sous la lune bleue.
Titre : Printemps à la Charité
Genre : Polar
Scénario : Philippe Pelaez
Dessin & couleurs : Alexis Chabert
Éditeur : Bamboo
Collection : Grand Angle
ISBN : 9791041106332
Pages : 72
Prix : 17,90 €



