Le destin du marin
« -Dis-donc, Loïc, tu n’as pas entendu un bruit ?
-Hein ?
-Comme le bruit d’une grosse pierre qui tomberait dans l’eau.
-Hein, de quoi ? De l’eau ? Ha ! Ha ! Tu me connais, Kernok. Je préférerais un petit coup de tafia.
-C’est bien, Loïc. Tu es un matelot comme je les aime. »
Un soir que la « Félicité » cinglait vers les côtes d’Afrique, le Capitaine se languit de revoir la France, retrouver sa femme et sa campagne normande. Kernok, second du navire, le pousse à la baille et prend le commandement. Assez du petit commerce et de la traite négrière. Le philanthrope invite son équipage à le suivre en se servant directement dans la caisse. Il rebaptise le bateau en la « Hyène ». Objectif ratisser les océans pour la plus grande satisfaction de ses poches et de celles de ses matelots. Avant de reprendre la mer, lors d’une escale au pays, à la demande de sa compagne Mélie, Kernok se rend chez Pen-Hap l’écorcheur et la sorcière de la baie de Pempoul afin de connaître son avenir. Il repart de là avec un nombre en tête : 13, le nombre de jours qu’il lui resterait à vivre.

Le pirate se refuse de croire en la prédiction. Du moins, c’est ce qu’il tente de faire avec la méthode Couë, qui n’existait pas à l’époque. Direction le golfe de Gascogne où une foule de galions n’attendent que lui pour être pillés. Et au retour, il ira démonter la maison de la diseuse de mauvaise aventure. Pour Mélie, c’est un mauvais présage de partir aujourd’hui. Elle a vu un goéland noir sur la misaine. Foutaises pour son chéri. « Pourquoi ne pas croire en Dieu pendant qu’on y est ? » Tout le monde est là, ou presque, on appareille ! La prophétie fatidique se réalisera-t-elle ou bien la voyante n’est-elle qu’un charlatan ?

Impossible de ne pas comparer cette version-ci de Kernok avec celle, tout aussi libre, proposée par Frédéric Brrémaud et Alessandro Corbettini il y a quelques semaines chez Glénat dans la collection Treize étrange. Avec de nombreux récitatifs laissant la narration à Eugène Sue lui-même, Brrémaud démontrait comment, en 1830, le romancier feuilletoniste était aux avant-gardes d’un poly-genres intergénérationnel. Riff Reb’s donne plus de place aux dialogues et à la verve du pirate et de ses congénères. Alors que Corbettini traitait la couleur en lavis de gris, Riff Reb’s joue avec les tons. Sa mise en couleurs scande les scènes, les mettant chacune en valeur en fonction de leur propos : une explosion de cambuse, une baleine de cauchemar ou encore un assaut tragique. Riff Reb’s utilise la lumière comme un élément narratif justifiant ainsi en partie l’intérêt de l’adaptation d’œuvres littéraires en bande dessinée, comme il a l’habitude de si bien savoir le faire, ayant dans son escarcelle les transpositions d’A bord de l’étoile Matutine de Pierre Mac Orlan, Le loup des mers et Le vagabond des étoiles de Jack London, et autres nouvelles maritimes.

« Force est de constater que les gentilhommes de fortune festoyaient comme s’ils allaient mourir le lendemain, mais ils étaient rarement capables de s’imaginer que cela pourrait leur arriver le jour même. » C’est Eugène Sue qui le dit. Kernok a brûlé sa vie jusqu’au bout de la mèche pour l’honneur de la piraterie, de la littérature et aujourd’hui de la bande dessinée.
Titre : Kernok le pirate
Genre : Piraterie
Scénario, Dessins & Couleurs : Riff Reb’s
D’après : Eugène Sue
Éditeur : Oxymore
Collection : Noctambule
ISBN : 9782385611132
Nombre de pages : 116
Prix : 20,95 €



