ADN Italie
« Cette année, dans l’immeuble d’en face, s’est installé un peintre qui, chaque jour, se pose sur son balcon pour travailler. Tous les jours en fin d’après-midi, il peint pendant une heure ou deux. Et moi, depuis chez nous, je viens le regarder faire. Sa toile me tourne le dos, je ne vois jamais ce qu’il peint. Mais parce que le dessin occupe déjà beaucoup de place pour moi, je vais me prendre au jeu d’imaginer ce qu’il fait. Je dessine ses toiles. Il peint avec de calme, des gestes posés. Tout le contraire de moi, enfant réservé mais anxieux. J’apaisais déjà mes angoisses par le dessin, mais avec une grande agitation intérieure. Je faisais des voix, les bruits et les musiques. Tumultueux à l’image de ce qu’était ma famille, je pense. »
Naples, mars 2021. Alfred et sa fille se rendent en taxi sur le tournage de Come Prima, l’adaptation de son livre éponyme. Perdus sur les docks du port, Alfred stresse. Du haut de ses douze ans, la gamine prend les choses en main et parvient à se repérer pour atteindre le plateau. Elle a 12 ans mais prend le rôle d’adulte. C’est comme s’il n’en avait que 5. Elle le rassure et lui évite de trébucher. Elle le fait grandir. Ce n’est pas la première fois. Cet instant est l’un des nombreux moments racontés par Alfred dans ce recueil de miscellanées retraçant des événements charnières de sa vie, parfois d’apparence anodins mais ne l’étant jamais.

Chiavari (Liguria), été 82 ou 83. Alfred a six ou sept ans. Il observe le peintre installé sur un balcon en face de son immeuble, ne voyant jamais sa toile. Il imagine ce qu’il fait, dans le calme. Loin du tumulte de sa famille dans l’appartement, avec ses feuilles et ses crayons, Alfred est pile-poil à mi-chemin entre le calme et la fureur. En 90, à 14 ans, une partie de pêche avec son père et son grand-père le met face au fait accompli de la vie qui avance et du temps qui passe. Il se revoit en 78 quand ce dernier lui apprenait à nager. En 2008, lors d’une pause à Venise pendant une tournée promo, Alfred prend conscience que son destin est là. Sa femme est enceinte. Il la convainc de venir s’y installer à la naissance de leur fille. Ils y resteront trois ans.

Pour la première fois, Alfred se lance dans l’autobiographie. Il a toujours nourri ses livres de fiction avec ses souvenirs personnels mais ne s’était jamais raconté ainsi. C’est d’abord sur Instagram qu’il s’est confié, pendant trois années. Une grande partie des fragments de ce livre est passée par ce réseau. Chaque chapitre est un moment de bascule, une prise de conscience, un changement de trajectoire. Il n’y a rien de spectaculaire dans les événements, mais il y a tout de spectaculaire dans le fond de l’âme de l’auteur, et par son truchement, de celle des lecteurs. Graphiquement, les planches sont aussi simples que somptueuses. D’ailleurs, ne dit-on pas que la difficulté est dans la simplicité ? Les canaux, les ruelles et les jardins de Venise sont envoûtants. Les bords de mer chauds d’Italie sont des invitations au voyage. Le point d’orgue est la série des cent-cinquante dessins au feutre de 8 cm sur 8, comme des polaroïds perdus à hauteur d’un enfant en Italie.

Les jardins invisibles sont ceux du cœur. Avec émotion, nostalgie et générosité, Alfred partage sa fusion avec l’Italie, ainsi que celle avec sa fille. Il démontre l’importance de l’enfance, de ses racines et des branches que l’on fait pousser qui deviendront des arbres sur lesquels on pourra s’appuyer. Encore un livre majeur dans la bibliographie d’Alfred.
Titre : Les jardins invisibles
Genre : Biopic
Scénario, Dessins & Couleurs : Alfred
Éditeur : Delcourt
Collection : Shampooing
ISBN : 9782413088806
Nombre de pages : 160
Prix : 15,95 €