A ma fille
« -Pourquoi tous les miroirs de ta chambre sont recouverts ?
-Je ne peux plus me regarder. Je crois que chez les juifs, c’est aussi un signe de deuil, mais je ne sais même pas de quoi je suis en deuil. De mon grand-père, sans doute, mais de moi, aussi. Oui, je crois que je suis surtout en deuil de ce que j’étais.
-C’est pour cela que tu as posté les messages sur le forum, en disant que tu voulais mourir ?
-Oui.
-Tu veux me raconter ?
-C’est compliqué et c’est long. Ça va vous embêter.
-Vas-y, je t’écoute.
-Vous êtes sûre ? Ça ne va pas être beau à voir. Je ne voudrais pas vous faire du mal. Parce que je vais tout vous dire. Tout. C’est vous qui l’aurez voulu.
-Je suis prête. »
Mathieu a 46 ans. Aujourd’hui, c’était les obsèques de son père, dans une fête merveilleuse comme il dit. Le soir, toute la famille s’est retrouvée dans l’appartement de son enfance, sauf ses filles qui étaient rentrées, fatiguées par l’émotion. A 20h36, le téléphone de Mathieu sonne. C’est la police. Ils sont avec ses filles et lui demandent de venir. Le policier le rassure, lui dit qu’elles sont en sécurité mais qu’il faut arriver. Mathieu et sa femme courent jusqu’à leur maison. Deux flics sont à côté de la plus jeune de leur fille sur le canapé. Une collègue est en haut avec l’aînée. Si les forces de l’ordre sont arrivées, c’est parce qu’elle a posté sur un forum des messages disant qu’elle voulait mourir.

Elle vit dans un monde aux jours brumeux et froids, aux nuits sans lune ni étoiles. Tout s’est terni l’été dernier. Elle a passé deux mois dans le noir à regarder le mur. C’est là qu’est venue l’idée, non pas de mourir, mais de ne plus exister, devenir autre chose, ne plus dépendre de son corps, devenir invisible, se brûler, se scarifier. Son corps l’encombre, comme si une bête dévorait sa joie de vivre. Et lorsqu’elle arrive à en prendre le dessus, tout lui semble absurde. Tout est triste. Elle ne comprend pas ce qu’il se passe, parce qu’elle a tout, une famille aimante et elle ne manque de rien. Alors, elle culpabilise : « C’est moi qui dois être mauvaise. »

Le lendemain, au commissariat, la policière apprend à Mathieu que sa fille avait prévu l’irréparable pour aujourd’hui. Il allait falloir prendre les choses en main, commencer un parcours semé d’embûches, embûches qui ne sont pas toujours là où on les attendait, comme ce psychiatre tout juste bon à se faire payer la consultation. Puis ce sera la première hospitalisation en établissement spécialisé, avec le moment terrible où on laisse son enfant en s’auto-persuadant qu’elle va être bien, bien entourée, soignée, guérie. Tu parles ! Mathieu et son épouse le comprendront bien vite. Il y a aura les visites, où ils la trouveront, hagarde, shootée de médicaments, et les médecins qui font culpabiliser.
Ce livre, Mathieu Persan aurait préféré ne jamais l’écrire. Ce livre, c’est l’histoire de sa fille atteinte d’une dépression profonde. Ce livre, c’est l’histoire d’un père qui se bat pour elle, qui voit un château de carte s’écrouler sans parvenir à le faire tenir debout. Dans cet album qui tient plus du livre illustré que de la bande dessinée, il alterne le point de vue de sa fille et le sien dans une alternance de séquences émouvantes, tragiques, poétiques. Ce témoignage est un lanceur d’alerte. Le nombre de jeunes qui vont mal explose dans un Big Bang effrayant. Leur santé mentale vacille. Les soins qui leur sont apportés font figure de pansements sur des jambes de bois. L’hôpital psychiatrique aujourd’hui ressemble plus à une simple garderie dont les faibles moyens ne résolvent pas grand-chose. Mathieu montre l’espoir, le chemin qu’il a suivi avec sa fille, avec, non pas la chance, mais le destin que toutes et tous n’auront pas. Si grâce à ce livre, ne serait-ce qu’une seule famille sauve son enfant, mais quelle victoire ! Mais il y en aura beaucoup, c’est sûr, ça ne peut pas être autrement.

Un mot quand même sur les illustrations. Mathieu Persan est un graphiste. Il joue avec les textes et les textures dans des dessins en noir et blanc percutants. Les personnages n’ont pas de visage parce que, même si c’est son histoire, ils sont tout le monde. Le passage est une histoire à la mise en scène immersive.
Pourquoi les étoiles s’éteignent dans des ciels d’adolescence ? Il n’y a pas toujours de raison, parfois oui, parfois non, parfois on ne sait pas. Comment trouver la flamme qui les rallumera une par une ? Il n’y a pas toujours de solution. Surtout, il n’existe pas de panacée. Ce qui arrive à la famille de Mathieu peut arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment. Ça s’appelle le destin. C’est là qu’il faut emprunter le passage.

Tous les droits d’auteur de ce livre, qui paraît le 11 mars, seront reversés à des associations œuvrant pour la santé mentale des jeunes. Alors, achetez ce livre, s’il vous plaît. Faites-le pour rallumer les étoiles dans les ciels assombris, parce qu’aucun ne devrait s’éteindre.
One shot : Le passage
Genre : Emotion
Scénario & Dessins : Mathieu Persan
Éditeur : Hachette
ISBN : 9782017251071
Nombre de pages : 144
Prix : 19,95 €



