Racisme primaire
« -Ah, Zacharie ! Je crois que ma fille t’a prêté trop de livres ! Les blancs ont la haine des noirs ; alors les noirs éduqués…
-Merci, m’sieur Jordan.
-Merci ?
-De ne pas avoir dit « nègre ».
-Autres temps, autres mœurs, Zacharie. Les mots sont parfois à la démesure de la haine de ceux qui les prononcent. »
Géorgie, 1926, à Savannah. Leer, un pasteur blanc, baptise une jeune femme dans la rivière, pour l’engager envers Dieu avec une conscience pure. Lorsque Zacharie, un métis, lui demande d’octroyer le sacrement à un bébé noir dont le père a été lynché, le pasteur, encouragé par la foule, manque de le noyer. « Il n’y a pourtant que des gens bien, ici… » Beaucoup d’entre eux pensent, à tort ou à raison, que tout va mal depuis la victoire du Nord, depuis que l’on paye les gens de couleurs pour travailler, depuis l’abolition de l’esclavage. Alors que Jonathan David, agent du FBI, enquête sur une énième affaire de lynchage, Travis Hart, un prisonnier noir, s’est évadé du pénitencier, le bras encore lié par des menottes à un membre arraché de son compagnon d’infortune. Il veut revenir à Savannah afin de régler quelques comptes.

La guerre de Sécession a cessé c’est sûr, mais ses cicatrices sont loin de s’être refermées. Les plaies sont encore béantes, que ce soit celles de suprémacistes racistes nostalgiques d’une époque révolue, que ce soit celles des anciens esclaves, devenus salariés de leurs anciens bourreaux. Ajoutons à cela le charançon qui ravage les plantations de coton de la Louisiane à la Virginie, et personne n’a de raison de se réjouir d’une quelconque éclaircie. Zacharie Daniel a la chance de bénéficier de l’empathie d’un patron qui a compris le changement d’époque, et qui l’invite à prendre garde à la haine sous-jacente, plus pernicieuse que pendant la guerre.

Philippe Pelaez propose un polar noir et réaliste qui a de grands échos avec la montée du fascisme dans de nombreux pays d’Europe et du monde. Cent ans avant aujourd’hui, la différence gêne, que ce soit une différence de couleur de peau ou une différence de mœurs. Alors que la colère du peuple ségrégationniste monte, l’agent David vit difficilement son homosexualité. Il ira jusqu’à renier l’amour pour son compagnon. Ne serait-ce pas en fait pour le protéger ? Tout comme Zacharie face à son employeur. L’enquête n’est qu’un prétexte pour sonder des âmes torturées, tortueuses, torturantes. Hugues Labiano multiplie les aplats pour accentuer la noirceur dans un graphisme réaliste rude. Jérôme Maffre tient un rôle de coloriste stratégique dans des tons de soleil couchant, quel que soit le moment de la journée, parce que dans un monde comme ça, le crépuscule ne se termine jamais. C’est dans ce genre de livres que l’on remarque qu’un coloriste est un auteur, au même titre que le scénariste et le dessinateur.

Après Quelque chose de froid au cœur de la Mafia des années 30, Au Sud, l’agonie est le deuxième volet de la trilogie des touches de noir de Pelaez et Labiano. Il y a de cela cent ans, l’Amérique était déjà pourrie. Et on dit que les temps changent ?
Série : Trois touches de noir
Tome : 2 – Au Sud, l’agonie
Genre : Polar
Scénario : Philippe Pelaez
Dessins : Hugues Labiano
Couleurs : Jérôme Maffre
Éditeur : Glénat
ISBN : 9782344064092
Nombre de pages : 64
Prix : 16 €



